Boycott : la révolte de la classe moyenne Marocaine ?

Depuis quelques jours sur les réseaux sociaux, les appels au boycott se multiplient.

Dans une ambiance bon enfant et avec énormément d’humour, trois produits/marques/sociétés sont dans le viseur. Les eaux minérales de Sidi Ali, les carburants de Afriquia et le lait de Centrale Danone.

Ce que ces sociétés ont de commun c’est qu’elles sont Marocaines et qu’elles produisent des biens de consommation de masse.

Je ne me suis rendu compte de la sévérité du boycott que lorsque j’ai entendu mon épicier du coin me confirmer le rejet de son stock d’eaux minérales et de lait. Et le fait que Afriquia ait baissé ses prix (déjà) par rapport à la concurrence, m’oblige à constater que quelque chose se passe.

Aux origines du boycott, un mouvement spontané né dans la fournaise des réseaux sociaux. Les carburants sont à leur plus haut historique. Et Sidi Ali et Centrale ont eu la bonne idée d’augmenter leurs prix. Tout cela a enclenché un mouvement contestataire qui a eu un effet boule de neige.

Mais pourquoi viser ces trois sociétés ? La vérité, personne ne sait. Ces sociétés n’ont aucun lien capitalistique, et pratiquent des prix similaires à la concurrence. Ces sociétés ne sont pas étrangères, et ne sont pas les seules à être marocaines. Même « Centrale », elle est Marocaine de par son histoire, mais ce n’est plus qu’une filiale de Danone après tout.

Bref, ce boycott semble arbitraire dans le choix des cibles. Mais quelles sont les attentes ?

Des prix plus bas, plus abordables. Bien sûr. Mais en quoi ce boycott permettra d’y parvenir ? Si ce boycott réussit et il est bien parti pour réussir, il ne fera que blesser les sociétés concernées, mais on peut imaginer qu’il montrera aux « autres » de quel bois se chauffe le marocain quand il en a marre.

C’est intéressant, mais pas sûr que ça marche. Tout mouvement social finit par s’essouffler. Et une fois que cette vague passera, il n’est pas sûr que la prochaine arrive ou réussisse de la même manière.

Parfois, le problème avec les revendications sociales, c’est qu’elles sont incompatibles avec… la réalité. Des prix moins chers, des salaires plus élevés pour tout le monde, etc, tout le monde le souhaite, mais est-ce possible ?

Il faut comprendre comment fonctionne l’économie pour savoir que les prix sont corrélés à des facteurs à la fois quantitatifs et qualitatifs. Les coûts de revient rentrent dans le calcul du prix, mais il y a aussi les marges, et ces marges ne peuvent pas être décrétées, chaque société décide de sa marge en fonction de son secteur, du type de son produit, de sa concurrence, des produits de substitution et enfin du segment sur lequel elle se positionne.

Si aujourd’hui Sidi Ali produit l’eau minérale la plus chère du marché, ce n’est pas pour autant un crime. C’est le choix de cette société de segmenter ainsi son produit. Alors bien sûr, on peut ne pas avoir les moyens de s’offrir du Sidi Ali, mais acheter du Sidi Ali en soit n’est pas un droit humain. D’une part, une concurrence existe et les prix varient peu d’ailleurs (pour l’eau minérale), tout simplement parce que des sources minérales, il n’y en a pas tant que ça au Maroc et qu’après les coûts de production et de mise en bouteille, les producteurs se retrouvent à se positionner les uns contre les autres au dirham près, dans un marché où la clientèle est très volatile (si vous voulez acheter du Sidi X, mais que seul Ain Y est disponible, est-ce si grave au final ?).

Le cas d’Afriquia est encore plus aberrant. Au Maroc, les carburants coûtent cher. D’une part, nous importons la quasi-totalité de ce que nous consommons et d’autre part les hydrocarbures sont surtaxés et en même temps subventionnés (de moins en moins). Le démontage de la caisse de décompensation est en cours, mais le diesel et l’essence sont déjà dans une phase très avancée de libéralisation. Afriquia est le plus gros acteur Marocain dans la distribution de carburants et pratique des prix généralement plus bas que les compétiteurs internationaux (Shell, Total…). Boycotter Afriquia a poussé ses dirigeants à baisser leurs prix d’une dizaine de centimes, mais à part ça qu’attendons-nous de plus ?

C’est le gouvernement qui est responsable de cette situation ; avoir fait des Marocains des être dépendants des carburants fossiles en sachant que les prix ne feront qu’augmenter désormais. Comment se prépare le Maroc à l’après-pétrole ? Où en est l’encouragement des véhicules électriques ? Et dans quel état sont les transports publics, eux qui obligent chaque Marocain à rouler dans son propre véhicule. Boycotter Afriquia seule n’est pas une solution.

Enfin, nous vivons dans l’illusion que le lait est un produit de première nécessité alors que la moitié de la planète est intolérante au lactose. Des décennies de marketing et de publicité nous ont fait croire que le lait était le seul produit riche en vitamines, qu’il était bon pour les os et les dents… Tout cela est vrai, mais le lait n’a jamais été le seul produit à avoir ces caractéristiques, et surtout dans beaucoup de régions dans le monde (notamment en Asie et en général dans les pays chauds, parce que le lait tourne vite), on s’en passe et on s’en fout royalement.

Maintenant le mal est fait et le Marocain pense que le lait est essentiel à la vie, le Marocain pense même que le lait mélangé à du café, c’est une bonne idée. Peut-être parce qu’on confond allaitement (avec du lait maternel, qui lui est essentiel), avec le reste de la vie. Le Marocain est un bébé.

Bref, notre champion national de production de lait a décidé d’augmenter les prix du lait et on s’insurge. On s’insurge parce que ce n’est pas juste et que boire du lait est un droit de l’homme. Et c’est le seul cas où ce boycott a du sens. Oui, parce que les acteurs sont tellement peu nombreux dans ce secteur qu’un boycott finirait par payer s’il est suivi. Mais la micro-économie classifierait le lait dans la catégorie des produits où la demande n’est pas élastique. Puisqu’on a décidé d’en faire un produit de première nécessité. Ceux qui ont besoin de lait continueront d’en acheter, quel que soit le prix.

Au final, qui a décidé de suivre ce boycott qui n’a aucun sens ? C’est la classe moyenne Marocaine.

Si on y réfléchit bien, et sans vouloir être condescendant, qui se soucie du prix de l’eau minérale et du carburant ? C’est la classe moyenne et elle-seule.

Et c’est sur ce point que ce sujet redevient intéressant. C’est la première fois dans l’histoire du Maroc que la classe moyenne proteste. Ce n’est pas une révolte contre les prix du carburant, sinon elle aurait concerné toutes les pompes à essence, pas seulement « Afriquia ». Ce n’est pas une révolte contre les prix de l’eau potable du robinet, c’est une révolte contre l’eau minérale de Sidi Ali… Et dans ces deux cas de figure, je suis désolé, mais c’est un problème de classe moyenne qui a du mal à suivre.

C’est en soit une bonne chose, qu’un mouvement social provienne de la classe moyenne, parce que c’est la classe moyenne qui consomme en masse dans un pays (par définition) et que si elle arrête de consommer elle exerce un pouvoir bien plus fort que celui qui lui est procuré par le droit de vote.

Voter avec son portefeuille n’est donné qu’à ceux qui ont un portefeuille, c’est la première fois que ça arrive au Maroc, c’est la première fois que ça s’organise spontanément et c’est rafraichissant.

Cette fois-ci, cette révolte n’a eu aucun sens, mais elle me fait penser aux tests de micro avant le concert. C’était juste pour vérifier le matériel. Le matériel en question c’est les réseaux sociaux : résultat, ils fonctionnent et font bien passer les messages. Maintenant, il faut un bon message et le concert sera formidable.

4 commentaires


  1. J’ai beaucoup aimé l’article (aussi bien en forme qu’au fond)
    Mais dire que les societés se font des marges minimes non je suis pas d’accord
    Bonne continuation

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