Foutez la paix à… Dieudonné M’bala M’bala

Le sujet que je veux traiter aujourd’hui est très complexe, plus qu’il n’en a l’air et je vais tâcher d’être le plus clair possible quant au message que je veux faire passer.

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J’ai découvert Dieudonné vers 2006 ou 2007 à travers son sketch « Le mollah Jean-Christophe / La fine équipe du 11« . Je n’avais jusqu’alors pas eu connaissance de la polémique qu’il provoquait en France. Il faut dire qu’au Maroc, même aujourd’hui, Dieudonné ne jouit pas d’une renommée comparable ne serait-ce qu’à celle qu’il a en Algérie. Je ne pense pas non plus qu’il se soit déjà produit au Maroc, comme il l’a fait à maintes reprises chez nos voisins.

Cette première expérience m’a totalement séduite. J’ai découvert cet humour très noir (sans jeu de mot) qui me sied tant et qui me correspond plus que les sketchs sur le sexe et les portables d’un Gad El Maleh. Je trouvais dans cet humour politique plus de profondeur, d’engagement et de courage que n’offrait un Jamel Debbouze, que déjà à l’époque je trouvais trop embourgeoisé et moins incisif.

C’est cet humour aussi qui m’a poussé à chercher et apprécier des maîtres de l’humour français comme Coluche et Desproges, que j’ai découverts sur le tard mais en qui je voyais des prédécesseurs dont Dieudonné pouvait être le digne héritier.

Pour mes amis marocains qui ne connaissent pas Dieudonné voici une présentation rapide du personnage :

  • Dans les années 90 il constituait un duo comique avec un certain Elie Semoun ;
  • Il jouait du fait que lui soit noir et que son comparse soit juif pour rire des clichés et dénoncer le communautarisme sévissant dans les banlieues françaises ;
  • A partir de la deuxième moitié des années 90, Dieudonné s’engage politiquement en se présentant à des élections locales contre le Front National ;
  • En 1997, il se sépare de Elie Semoun et se lance dans une carrière solo ;
  • Il écrira et présentera environs un spectacle par an jusqu’à ce jour ;
  • En 2002 il tente de se présenter aux élections présidentielles ;
  • En 2004 il présente un nouveau spectacle « Le Divorce de Patrick » que beaucoup considèrent comme étant son meilleur ouvrage ;
  • En 2004 toujours, il fait un sketch raté en direct à la télé et froisse les associations juives : le sketch mettait en scène un colon isréalien habillé à moitié en juif orthodoxe et moitié en soldat qui invite les jeunes des banlieues à rejoindre « l’axe du bien, l’axe américano-sioniste » et on dira qu’il a conclu son sketch par un « isra-Heil ! »

Le reste, c’est l’escalade : on demandera à Dieudonné de faire des excuses, ce sera des excuses en demi-teintes et Dieudonné remettra des couches de provocation dans les spectacles qu’il fera par la suite, jusqu’en 2006 où il s’affiche publiquement avec Jean-Marie Le Pen dans le cadre de la campagne présidentielle de 2007, l’année suivante il laissera entendre qu’il a fait baptisé sa fille par le leader du Front National, entre temps Dieudonné démultipliera les sorties douteuses contre Israël que beaucoup dans les médias accuseront d’être antisémites.

Le détail peut se trouver sur la page wikipédia de Dieudonné, le fait est que aujourd’hui Dieudonné est l’artiste le plus controversé de France. Beaucoup ne considérent plus que c’est artiste, mais qu’il est tout simplement un dangereux homme politique qui se sert de la scène pour véhiculer des idées dangereuses. Que c’est un antisémite qui drape son message haineux dans un vague argumentaire antisioniste.

Voilà pour la leçon d’Histoire, maintenant à moi de vous dire ce que j’en pense réellement.

Et ce que je pense premièrement de Dieudonné c’est qu’il est drôle. Ou en tout cas, jusqu’à très récemment il l’était encore. D’un point de vue purement humoristique, ses spectacles « Mes excuses dans ton cul« , « Le Divorce de Patrick », « 1905 », « Mes excuses », « Cocorico » ou encore même « J’ai fait l’con » sont des chef d’oeuvre absolus rarement égalés dans l’histoire de l’humour français. On ne peut pas lui retirer un talent phénoménal, des qualités d’acteur certaines et une aisance sur la scène qui feraient pâlir les plus grands de Broadway.

Toujours d’un point de vue artistique, je suis constamment déçu par les spectacles de Dieudonné depuis 2009. Il est devenu très inégal dans ses prestations et ses nouveaux articles sont répétitifs, sketchs recyclés, format maîtrisé et attendu et disons-le de moins en moins pertinent vu sa tendance à glisser dans l’insulte gratuite, la provocation sans intérêt (ni humour) et d’autres facilités qu’il ne se permettait pas à ses heures les plus productives.

Je pense que c’est en parti du au rythme qu’il s’impose : créer un spectacle par an depuis 15 ou 16 ans, ça ne doit pas être simple. Difficile de se réinventer aussi quand on tourne autour des mêmes sujets.

Dieudonné ne fait jamais de bides, ni sur scène ni en terme commercial parce qu’il a ses inconditionnels qui savent que remplir ses spectacles et acheter ses DVD ne sont pas simplement des actes anodins, mais des actes de soutien financier à sa cause (personnelle, et il ne s’en cache pas).

Je n’irai pas sur le terrain politique pour commenter ses sorties parce que je pense que Dieudonné est un abruti sans cohérence politique. C’est même un opportuniste qui s’allie avec tous les infréquentables possibles afin de se liguer contre ce qu’il appelle « le système ». De Alain Soral, à l’Iran, au Front National, en passant par Tariq Ramadan (à une certaine époque) ou même Nabe (à d’autres)… Il faut dire que tous ces rapprochements sont hasardeux et ne trouvent aucune logique à mes yeux. Dieudonné se dit humaniste anti-communautaire, mais il ne se trouve pour amis que des nationalistes radicaux ou des communautaristes notoires. Je pense même que Eric Zemmour aurait pu trouver grâce à ses yeux si celui-ci avait manifesté ne serait-ce qu’une once de support à son égard.

Je préfère donc parler de Dieudonné, l’homme de théâtre qui m’a fait rire et qui pourrait me faire rire pour peu qu’il en refasse l’effort de nouveau.

On reproche à Dieudonné de véhiculer un message de haine dans ses spectacles et que ces fameux spectacles seraient en réalité des meetings politiques destinés aux musulmans radicaux des banlieues. Moi qui ai assisté à un de ses spectacles (Sandrine), je peux dire que non. Le public de Dieudonné est assez représentatif de la population d’une mégalopole comme Paris : il y a des français de souche, des arabes, des noirs, des asiatiques… Ou alors je suis tombé pile poil lors d’une soirée particulièrement cosmopolite.

Quant à savoir si Dieudonné provoquait en moi n’importe quel élan antisémite, eh bien pas du tout. Tout simplement parce qu’il ne s’attaque pas seulement aux juifs, même si c’est vis à vis d’eux qu’il est le plus virulent. Mais je pense que c’est un retour de flamme logique étant donné qu’il est à longueur de journée poursuivit par des associations qui clament défendre les intérêts de la communauté juive. Le fait de leur répondre et de commenter les déclarations absurdes qui se font à son encontre prend une bonne partie du spectacle (et cela nuit à la qualité de ses prestations à mon avis).

Peut-on dissocier Dieudonné l’homme politique de l’homme de spectacle ? Si moi je veux le faire, il est moins sûr que la plupart de ses spectateurs le font. En effet, l’audience de Dieudonné rit à des vannes inégales et pour certaines franchement pas drôles parce qu’elles sont toutes chargées de sous-entendus et lui-même fait constamment un rappel de ses sorties et déclarations. D’ailleurs, c’est ce qui permet de dire que Dieudonné n’est plus drôle : quand on juge son humour impartialement et avec du recul, on se rend compte que les péripéties qu’il endure ou qu’il a développé autour de lui, lui ont surtout desservies artistiquement. Il est de moins en moins présent en tant que personnage sur scène, et c’est plus lui-même qui s’exprime directement ce qui rend d’autant plus facile l’amalgame entre ce qu’il fait de sa vie et ce qu’il dit sur scène.

Pourquoi lui foutre la paix dans ces conditions ? Eh bien pour des raisons qui satisferont tout le monde, moi compris.

Dieudonné existait avant sa polémique en 2004 et faisait déjà des allusions que certains pourraient considérer comme douteuses avant qu’il soit considéré comme l’ennemi artistique numéro 1. La différence réside dans la couverture médiatique de ses propos. Dieudonné, qui clame être en dehors du système et le combattre était un fruit du système lorsqu’il permettait de « colorer » le paysage audiovisuel français. Mais aujourd’hui encore, quand on fait de lui l’adversaire du système dans les médias, on lui donne un nouveau rôle à jouer et on le dresse au rang de martyr pour tous ses fans inconditionnels en manque de leaders déchus.

Les sorties de Dieudonné lui permettent en réalité de nourrir le feu à son égard et de continuer à exister pour jouer un rôle dans le système (ou à sa marge). A chaque fois que le feu qui le consomme commence à s’estomper, il enchaîne avec une nouvelle sortie pour le nourrir.

Depuis la rentrée politique de cette année, Manuel Valls a joué un jeu dangereux en hissant Dieudonné au rang de danger assez important pour que le ministre de l’intérieur l’évoque à chaque intervention, depuis Benladen on n’avait plus vu cela. (Un ministre de l’intérieur qui avait fini par voir sa côte de popularité s’effriter, même si cela n’a pas empêché qu’il se voit promouvoir au rang de Premier Ministre.)

Foutre la paix à Dieudonné, c’est peut-être le pousser à trouver autre chose que des petites combines provocatrices pour remplir ses salles. Peut-être qu’il se remettrait à faire de l’humour et moins de politique il retrouvera son talent d’antan. Il ne faudrait pas que l’on commence à se demander si ce n’est pas le système qui a besoin de Dieudonné et pas l’inverse. Mais la réponse à cette question pourrait nous mener dans des théories complotistes d’un tout autre niveau et je n’ai pas assez de paracétamol à ma disposition ce soir pour les traiter.

Cela viendra sûrement au fur et à mesure. Bon début de semaine !