Lettre à ma fille

La plupart des hommes que je connaisse se voient plus facilement être de futurs pères de garçons que de filles. Cela s’explique par plusieurs raisons, dont certaines qui sont mignonnes et d’autres qui sont franchement misogynes.

J’ai moi-même longtemps considéré qu’avoir une fille était moins concevable, voire difficile, et allez, disons-le franchement, moins désirable.

Je n’ai encore ni garçon, ni fille, et ne suis pas prêt à en avoir, au grand désarroi de ma mère. Cela ne m’empêche pas aujourd’hui d’écrire une lettre à ma fille.

Rose

Ma fille,

Je ne sais pas encore comment tu t’appelles. Et franchement, je n’oserai pas imposer un prénom à ta mère. Celle qui t’aura porté neuf mois durant aura exclusivement ce droit. J’espère juste que ton prénom ne m’évoquera aucune mésaventure, et j’ai tout fait à ce jour pour maximiser les chances que cela arrive.

Ma fille,

Peu importe comment tu t’appelles, ce qui m’importe, c’est comment tu es.

Tout d’abord, j’espère que tu vas bien. Je parle comme mes parents, déjà, et c’est ce qui me pousse à sortir des affirmations comme : « le principal, c’est la santé ». Peut-être qu’ils avaient raison, finalement.

A tout âge que tu liras cette lettre, j’espère que tu te portes bien. Nous vivons dans un pays et une société où il est plus facile d’être un homme qu’une femme, malheureusement.

Nous vivons dans une société où la femme est l’éternelle fautive. Parce qu’on la croit faible et parce qu’elle y est mineure à vie.

Ma fille, tu n’es pas faible. Tu es ma fille, et a fortiori la fille de ta mère, par conséquent je le sais. Excuse moi de ne pas te surprotéger. Je veux t’enseigner une leçon.

Ma fille, la protection a un coût. Méfie-toi toujours de qui te proposera la protection. Il attendra toujours quelque chose en contrepartie : ta soumission. Ma fille, ne te soumet à aucun être humain, tu n’appartiens à personne, tu n’es l’objet de personne et tu n’as besoin de personne autant que tu as besoin de toi-même.

Je ne dis pas que ton frère et toi êtes égaux. Je crois en très peu d’égalité. Il faut s’en rendre compte : malgré un même milieu et une éducation similaire, tes amis, ton frère et toi ne serez jamais égaux face à la vie. Ce n’est pas une question de sexe, c’est une question d’épreuves et de vécu.

Ce sont les épreuves que tu affrontes qui te forgeront, plus qu’aucun de mes enseignements. J’en suis conscient. La vie que tu décideras de vivre, les directions que tu suivras, définiront qui tu es.

Je ne peux qu’espérer. J’espère que tu seras humaine, humble et aimante. Aimable et serviable envers ton prochain, paisible et ouverte envers les inconnus. En gros, j’espère que tu seras meilleure que moi.

Je me permets d’espérer, parce que je crois en toi.

Des croyances, j’espère que tu en auras aussi. J’espère que tu croiras que les humains sont bons, et que malgré notre tendance à nous tromper souvent, nous sommes toujours guidés par ce que nous pensons être juste.

Le bien et le mal n’existent que dans les histoires simplistes. Les préjugés sont les raccourcis que prend un esprit paresseux. Parce que je l’avoue, il faut un effort constant pour relativiser, s’ouvrir et surtout pardonner. C’est même contre-nature. Parce que l’être humain a tendance à se protéger, c’est dans son instinct de survie d’analyser immédiatement les gens et les classer dans des catégories, pour que statistiquement il puisse éviter ceux qui sont susceptibles de lui faire du mal.

Il ne faut pas avoir peur. La peur paralyse les initiatives, alors même que les initiatives sont essentielles pour se découvrir, explorer son potentiel et devenir celui qu’on peut être.

Non, ma fille, tu n’es pas un mi-homme. Tu es un humain à part entière. Dans les anciennes cultures nordiques, la femme était un des piliers de la société. Non seulement elle s’occupait du foyer, mais elle allait à la guerre et dirigeait les instances politiques.

Je ne t’exhorte pas à aller à la guerre, je t’invite à mener des combats. Choisis tes combats et descend dans l’arène idéologique, parce qu’à chaque fois que tu accepteras que des charlatans te cantonnent à un rôle second dans cette société, dans la vie politique ou dans l’économie, tu leur fais des concessions immenses.

Sois indépendante. De tout le monde. Mais l’indépendance ne se déclare pas, l’indépendance ne se demande pas, elle se prouve. Celui qui paie tes factures peut à tout moment contrôler ta vie. Celui qui paie ta nourriture, peut tout aussi bien te laisser mourir de faim. Un célèbre poète disait toujours : « Celui qui paie l’orchestre, choisit la partition ».

Mais je t’invite aussi au partage. Parce qu’un autre poète disait : « On a tous besoin de quelqu’un, ici personne ne s’enterre seul ». Nous vivons en communauté parce que la solitude est un luxe que peu peuvent réellement se permettre.

Je l’ai essayé. Je m’y suis plu, et puis je m’y suis vu piégé. Puis, j’ai passé les plus belles années de ma vie avec des amis que je considérais comme des frères. J’espère que tu auras cela, aussi.

Bien sûr, les autres ne sont pas parfaits. « L’enfer, c’est les autres ! », comme disait ironiquement le philosophe. Mais personne n’est parfait, c’est l’avantage.

Il faut apprendre cet équilibre qui consiste à vivre avec les autres, tout en restant émotionnellement et matériellement indépendant. C’est très difficile, je te le concède.

En fonction d’à quel stade de ta vie tu lis ceci, mon message n’est peut-être pas suffisamment clair. Il y a une recette, cependant, pour mieux lire le monde et le comprendre : cultive-toi.

Je te conseille de t’intéresser à l’Histoire, comme je l’ai fait. Tu y trouveras des grilles de lecture intéressantes. L’histoire ne se répète peut-être pas, mais elle offre des leçons.

Le bon sens et la logique te permettront de marier sciences et Histoire, pour en tirer des conclusions sur le sens de la vie.

L’histoire nous renseigne sur le passé et nous projette dans des perspectives d’avenir. La science nous permet d’écarter le charlatanisme.

Si tu sais que la lumière n’est formée que de faisceaux lumineux à base de photons, jamais tu n’auras peur des monstres sous le lit. Parce que s’il y avait des monstres, il n’y aurait aucune raison pour qu’ils apparaissent uniquement dans le noir. C’est même bien souvent sur le lit qu’en-dessous que se retrouvent les pires monstres.

Enfin, ne deviens jamais ce que les autres souhaitent te voir devenir. Personne ne te connaîtra mieux que toi-même. Mais nous sommes là pour te guider et te renseigner, parce que oui, tu devras nous faire confiance, nous avons été sur cette terre plus longtemps que toi, et ton humilité te poussera à considérer que l’on puisse avoir deux ou trois astuces à te transmettre.

Grâce à ton esprit critique, tu finiras par distinguer le bon grain de l’ivraie, et tu voleras de tes propres ailes. Plus loin que nous n’avons jamais été. Parce que tu es ma fille, et que je t’aime.

Papa.

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