One Piece est un chef d’oeuvre

Il y a quatre ans, j’évoquais One Piece parmi mon top 5 des mangas à lire. Et même si avec du recul cet article comporte le défaut majeur de confondre anime et manga dans la même comparaison, j’ai envie aujourd’hui d’enfoncer le clou pour expliquer ce que signifie réellement ce chef d’oeuvre à mes yeux.

Dans les années 2000, il y a avait une concurrence incroyable entre trois Shonen pour prendre la place de digne successeur d’un autre chef d’oeuvre, Dragon Ball. Celui-ci avait conclu son histoire (canon) depuis déjà une dizaine d’années et avait laissé une énorme vacance dans le monde du manga Shonen.

Je vais ouvrir une parenthèse brève pour parler de Dragon Ball. Oui, Dragon Ball est un précurseur qui a pavé la route à plusieurs mécanismes du shonen d’aujourd’hui. Le typologie du protagoniste naïf, mais vaillant. Le rival qui finit par devenir allié. Les niveaux de puissance. La quête d’un objectif à court et long terme et les compagnons constitués d’anciens adversaires… J’en passe et des meilleurs, Dragon Ball n’a peut-être pas inventé tout cela, mais c’est définitivement le manga qui a vulgarisé le genre au monde entier.

Mais Dragon Ball a des faiblesses notoires que l’on devine qu’à la relecture. Et des relectures de Dragon Ball à toutes les sauces, il n’y a eu que cela depuis des décades. Akira Toriyama était un artiste de génie et peut-être même un visionnaire pour son temps, mais on ne peut s’empêcher de constater que son entourage et lui ont littéralement lâché prise sur la fin et je ne parle même pas de Dragon Ball GT ou Dragon Ball Super qui ont fait et font beaucoup de mal à la légende du manga.

Clairement, l’histoire de Dragon Ball s’est fait au gré de l’inspiration de l’auteur. Chaque chapitre a apporté son lot de nouveautés, parfois en contradiction avec les précédents ou même en reniant ouvertement un certain héritage. Des changements ont été forcés bon gré ou mal gré de Toriyama, à l’instar des retours sans cesse de Son Goku que Toriyama souhaitait écarter au profit de Son Gohan, avant de constater que c’était Son Goku qui vendait le plus de merchandising.

Toriyama n’est pas totalement innocent dans cette affaire, et l’argent, comme il le fait si souvent et si bien, a fini par gâcher une histoire qui aurait dû s’arrêter avec l’arc de Piccolo, puis Freezer… Et même l’arc de Cell. Mais non, il a fallu toujours en faire plus, toujours « monter d’un niveau », toujours aller plus loin, jusqu’à cette catastrophe ambulante qu’est Dragon Ball Super où plus rien n’a de sens, où plus aucun personnage n’a d’importance et où plus aucun développement positif n’est à attendre.

Mais Dragon Ball, c’était quand même du génie et ça a bercé l’enfance et l’adolescence de millions de personnes à travers le globe et la vacance qu’il a laissé a dû être comblée. Il y avait alors trois candidats qui ont été à tour de rôle les plus proches d’arracher le titre.

D’abord, il eut Bleach. Je n’ai jamais lu/vu Bleach. On me raconte que c’est une série qui avait bien commencée, qui est partie en cacahuète, puis lente agonie, puis mise à mort par l’éditeur. Vous vous rendez compte, ce n’est même pas l’auteur qui l’a arrêté, c’est l’éditeur qui lui a dit « mon ami, il va falloir euthanasier ce chiot, il souffre trop ». Peut-être qu’un jour je lirai ce manga et aurais plus à en dire, mais je pense que c’est actuellement la version qui met d’accord tous ceux qui ont connu ce manga.

Ensuite, il y a eu Naruto. Naruto est clairement et sans aucun doute le manga le plus apprécié et le plus connu en occident après Dragon Ball. Que dire de Naruto que j’ai connu et aimé ? Quel gâchis ! Quel potentiel jeté à la poubelle.

Le concept était novateur et le monde de Naruto était complexe et développé. Le personnage principal était certes énervant, mais la force de Naruto a toujours été de mettre en avant des personnages secondaires qu’on n’allait peut-être jamais revoir, mais qui portaient en eux une souffrance et une lourde histoire. L’arc de Zabuza nous a tous donné une claque. Puis vint l’arc de l’examen des shunins et l’histoire prit alors une envergure importante. On commençait à voir où se dirigeait l’histoire et on voyait le potentiel du successeur à Dragon Ball. Et puis… Tout est parti en vrille.

Dans une série au personnage principal si peu appréciable (malgré son histoire touchante et ses souffrances), il ne fallait absolument pas que les personnages secondaires nous lâchent, mais c’est exactement ce qui s’est passé. Sasuke a commencé à avoir une crise d’adolescence aigue, Sakura a continué à être inutile et criminellement sous-développée, toutes les autres équipes ont été reléguées au second et voir troisième plan, et les années de Hokage de Tsunade sont un point noir dans l’histoire de Konoha. Peut-être que même Danzō aurait pu faire mieux.

Ainsi, et après une ellipse temporelle où Naruto n’apprit ABSOLUMENT RIEN de son Sensei, il est revenu au village pour reprendre l’histoire là où elle s’était arrêtée, sans avoir évolué d’un iota. Et après s’en être rendu compte, l’auteur a commencé à donner des boost de puissances venus de nulle part et destinés uniquement à Naruto et Sasuke jusqu’à déséquilibrer les échelles de pouvoirs si gravement que l’histoire n’a jamais pu rebondir.

Puis vinrent les « plot twists » à deux balles (comme beaucoup, j’avais deviné le coup du Obito et Tobi des années avant la « révélation » même si j’espérais que je me tromperai). La déchéance de Kakashi qui avait le potentiel pour être l’un des personnages de mangas les plus cools de l’histoire. Et j’en passe. Bref, Naruto a déçu ou trahi toute une génération de lecteurs.

Alors qu’est-ce qu’a fait One Piece pour trouver grâce à mes yeux ?

One Piece, c’est d’abord son auteur. Eiichiro Oda est peut-être un élève (spirituel) de Toriyama, un collège de Kishimoto, mais il n’a rien fait comme eux, déjà.

Soit ce mangaka a, comme il le prétend lui-même, toute l’histoire de One Piece en tête et donc chaque semaine il ne fait que nous ressasser l’histoire tel qu’il l’a imaginé il y a plus de 20 ans… Soit, et c’est plus probable à mes yeux, il se souvient de chaque chapitre et chaque dessin qu’il a commis, et il est très bon pour faire avancer l’histoire et la complexifier sans ouvrir de plot holes.

Oui, c’est simple, je peux affirmer que dans ce manga de bientôt 1000 chapitres, je n’ai vent d’AUCUN plot hole dans cette fichue histoire. Franchement, si ce n’est pas du génie, en soit. Je suis un grand fan d’Harry Potter, par exemple. Mais cette série est tellement minée par les plot holes que je suis obligé d’être conciliant avec l’auteure pour ne pas trop l’accabler. Pour quelqu’un qui a lu Harry Potter comme moi (c’est à dire littéralement une vingtaine de fois), je grimace à chaque fois que je vois un personnage dire quelque chose qui sera contredite par la suite, ou une action prendre place sans qu’elle n’ait trop de place dans le monde d’Harry Potter finalement. Exemple de plot holes notables dans Harry Potter : le foncionnement de l’allégeance des baguettes, le fonctionnement de la Trace, le fonctionnement des Retourneurs de temps…

Soyons clairs, je n’associe pas l’excellence d’une oeuvre à son nombre d’incohérence, je réaffirme que j’adore Harry Potter, mais on voit que derrière… Il n’a été écrit que par un humain finalement, un moldu qui plus est !

Oda, c’est autre chose. Il nous raconte One Piece comme s’il l’avait vécu. Et c’est certainement comme ça, dans sa tête aussi. Cela donne énormément de crédibilité à son récit et récompense ses fidèles lecteurs pour être aussi patient. En effet, il faut de l’endurance pour lire un petit détail de rien du tout dans le chapitre 2 ou 3 pour se le voir expliqué plus de 10 ans plus tard dans le chapitre 500. Et c’est tout le temps comme ça avec Oda.

Lorsqu’il introduit un nouvel élément à l’histoire, il faut toujours en sorte d’en puiser les racines dans ce que nous avons déjà vu, voire dans des questions que l’on se posait.

Et c’est ainsi que les lecteurs de One Piece ont appris à être patient avec Oda. Lorsqu’on remarque une « incohérence », on se tait et on attend. Il nous a appris l’humilité de se dire « peut-être que ce sera expliqué plus tard ». Et ça l’a toujours été.

D’aucuns accusent One Piece d’être répétitif. L’équipe débarque dans une île, ils découvrent comment ça fonctionne, ils se fourrent dans un conflit qui les regardent ou pas et ils tabassent tout le monde avant de partir… C’est grosso modo comme ça que ça se passe, en effet ! Et c’est juste génial.

D’abord, chaque île visitée par l’équipage est différente, avec son système politique, ses conflits internes, ses relations… Et puis, il y a les paysages et le design général. Les îles sont tout sauf improvisées, on s’y retrouve au quartier près, les routes, la géographie et l’histoire. Tout y est, au bout de quelques chapitres, on s’y fait et on apprend à y vivre de même que l’équipage que l’on suit.

Les combats sont magnifiquement orchestrés. La hiérarchie de l’équipage est claire et chacun a quelque chose à son niveau et surtout, d’importance, à faire. D’ailleurs, si en 2019 quelqu’un pense toujours que Zoro n’est pas le 2ème homme de l’équipage (évidemment devant Sanji), eh bien désolé Sanji-fangroup.

Luffy, le protagoniste principal est un homme (adolescent ?) qui a un objectif clair : devenir le Roi des pirates et peut-être s’arrêter pour manger en route. Quelle différence alors avec Naruto que je trouve détestable, et qui lui veut être Hokage et manger des Ramen ? Eh bien, pas beaucoup vu comme ça. Tous deux sont clairement inspirés de Songoku, le modèle du genre.

Ce qui rend Luffy beaucoup plus attachant, du moins pour moi, c’est que c’est l’être humain le plus SIMPLE qui soit. Luffy ne veut RIEN D’AUTRE que de devenir le Roi des pirates. Comment cela n’est-il pas trop « simpliste » ? Eh bien la complexité ne réside pas dans ce qu’il veut devenir, mais dans ce que cela signifie pour lui.

Naruto veut devenir Hokage pour protéger le village, et pourquoi ? Pour avoir, enfin, la reconnaissance de villageois qui le détestent, de façon systématique, depuis sa naissance. C’est horrible, c’en est pathétique. Le mot est dit. Et, c’est personnel, mais cela ne me parle pas.

Pourquoi Luffy veut devenir Roi des pirates ? Pour la liberté. Pour aller là où personne (depuis Roger) n’est allé, pour voyager, voir du paysage et cela avec son équipage. Je reviendrai sur l’équipage des Mugiwara (Chapeau de Paille), mais pour Luffy un « nakama » (camarade), c’est un membre de la famille. C’est toujours poignant de voir ce qu’ils sont prêts à faire les pour les autres, prêt à avancer ensemble et s’entraider à tour de rôle pour se sortir du pétrin. Cet équipage mériterait une thèse en terme de Théorie des Organisations.

Voilà la différence entre Naruto et Luffy. Si bien que si on fichait la paix à Luffy, il continuerait à être heureux, il ne se bat que face aux dangers et obstacles qui se dressent devant lui, quant à Naruto et ses obsessions (des villageois qui ne veulent pas de lui, un ami qui ne veut pas de lui, une petite amie qui préfère l’ami qui ne veut pas de lui…), c’était fatigant au bout d’un moment.

L’équipage des Mugiwara, c’est la représentation du chaos organisé. Le leadership de Luffy à lui seul est un cas d’école et donnerait à réfléchir à plusieurs « leaders autoritaires ». En fait, ce n’est même pas une démocratie participative, puisque Luffy n’est même pas conscient que tous ces gens le considèrent comme leur capitaine. La preuve est qu’il a fallu à plusieurs reprises que Zoro (officieusement vice-capitaine) rappelle à l’ordre Luffy pour le pousser à prendre ses responsabilités.

Luffy est-il alors un mauvais capitaine/leader ? Peut-être qu’il a juste la chance de s’être entouré des meilleures personnes aux meilleurs postes et la chance d’être tombé sur eux au bon moment ? Cela fait trop de « chances » pour moi. Et on est d’accord, ce manga est bien écrit.

Le fait est que Luffy est ce leader qui ne parle pas, mais qui fait. Et en faisant bien, il pousse quiconque qu’il croise à vouloir le suivre, se battre pour lui et réaliser les rêves de Luffy en sachant que cela conduira indubitablement à réaliser ses propres rêves. En plus de cela, Luffy est un excellent recruteur, ou chasseur de têtes. C’est toujours lui qui propose à quelqu’un d’intégrer son équipage. Et il n’accepte jamais un « non ». C’est à dire qu’il laisse sous-entendre que le meilleur choix devant la personne est d’accepter d’intégrer son équipage. Et encore une fois, tout cela est non dit, le candidat peut s’en apercevoir.

A bord de navire, certains ont un rôle définis, tandis que les autres prêtent main forte là où leur aide est requise (en cas de tempête ou d’attaque). Luffy n’a pas à diriger le bateau, puisqu’il n’est pas du tout bon dans cette tâche, il a d’abord eu l’intelligence de constater cette défaillance (ce qui est déjà une bonne chose), ensuite la personne la mieux adaptée prend systématiquement la barre.

Je parle de Zoro depuis tout à l’heure comme s’il était le second de Luffy, mais en réalité, il n’y a pas de hiérarchie verticale. Luffy est certes capitaine, mais après cette donnée, tout le reste s’improvise en fonction des situations. Quand Zoro se permet de recadrer Luffy, alors oui à ce moment là il est son second, voire même un type de contre-maître. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’au jour le jour Zoro va coller à l’équipe pour les superviser ou considérer qu’il a son mot à dire sur toutes les décisions que prend Luffy. En tout cas, pas plus qu’un autre membre de l’équipage.

S’ils veulent manger, ils savent à qui s’adresser, s’ils veulent naviguer, ils savent qui peut se charger de cela, si le bateau a besoin de réparation, etc. Ce sont des choses qui coulent de source alors que Luffy n’a jamais établi arbre hiérarchique. Résultat des courses ? Même quand l’équipage se sépare, ils s’adaptent rapidement à la nouvelle donne : les leaders et suiveurs en fonction des situations.

Quand un ennemi se pointe, et quand ils doivent casser du grain, alors là c’est encore plus épique. Tout le monde participe et même ceux que l’on pense les plus faibles (parce qu’ils le sont) contribue de manière décisive.

Enfin, One Piece, ce n’est pas juste les arcs pris un par un, d’île en île. L’idée principale, la trame de fond, c’est qu’ils doivent trouver le… One Piece. Et alors là, quel chef d’oeuvre ! C’est une conspiration de virtuose. « Le One Piece c’est quoi ? » « Raftel c’est où ? » « Le siècle perdu » « Le gouvernement mondial » « La volonté de D »…

Tellement de questions qui nous tiennent à bout de souffle et d’autres auxquelles il a été répondu au cours des années, et les questions à venir aussi… One Piece est un millefeuille de saveurs, de voyages, de mystère et d’epicness à l’état pur.

Et j’attends que d’autres mangas ne me déçoivent pas sur 1000 chapitres pour que je puisse les classer aussi haut sur mon podium.

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