Situation et rôle de la monarchie au Maroc

L’abdication de Juan-Carlos et la présence d’Elisabeth II aux cérémonies de commémoration du Débarquement en Normandie m’a poussé à réfléchir sur la monarchie marocaine.

Ce sujet est généralement traité de deux façons différentes : soit on tombe dans les louanges aveugles par monarchisme primaire (ou manque de courage), soit on tombe dans le dénigrement puéril et facile qui n’est pas plus constructif. Pour ma part, j’essayerai d’aborder le sujet avec le courage et la pertinence de rigueur, sans tomber dans aucune des deux facilités.

Après la conquête musulmane de ce que deviendra le Maroc, l’unification du pays s’est faite grâce à une succession de familles qu’on appelle « dynasties » qui se sont dévouées à mettre d’accord les tribus qui composaient le paysage politique marocain. Chaque fois qu’une dynastie faiblissait, un nouveau clan émergeait et s’alliait avec les tribus pour former le nouveau pouvoir légitime. Ce système a fonctionné pendant 1000 ans et au XVIIème siècle la famille des « Alaouites » a pris le pouvoir et ses sultans, puis Rois, sont à la tête du Maroc depuis lors.

La monarchie au Maroc a toujours eu un rôle de canalisateur et d’arbitre dans la scène politique marocaine et les fois où elle a été faible, cela a conduit à des catastrophes dont la mémoire collective des marocains se souvient encore. Depuis, on associe la monarchie à la stabilité et la continuité, elle a ainsi gagné sa place et sa légitimité auprès d’un peuple marocain habitué, historiquement, à l’anarchie et au self-service. Aujourd’hui, c’est l’institution la plus légitime du royaume et son représentant dispose d’un capital sympathie imposant auprès de tous les marocains, quel que soit leur rang social, qu’ils aient de quoi finir leur mois ou pas, qu’ils soient politisés ou non, etc.

En 2011, lorsque le monde arabe entier a vu souffler sur lui le vent de la révolte, au Maroc des gens se sont empressés pour manifester leur soutien à la monarchie. C’est assez paradoxal puisque, évidemment, les marocains connaissent à quelques nuances près les mêmes problèmes de libertés individuelles, de pauvreté, etc. Mais si on ne comprend pas les mécanismes qui régissent les relations des marocains envers leur monarchie, on risque de les prendre pour plus con qu’ils ne le sont.

Ce qui participe au succès de la monarchie, c’est aussi et indéniablement le manque d’alternative aux yeux des marocains. Il faut dire que les hommes politiques marocains sont soit corrompus, soit incompétents. Cette corruption (et je parle de corruption des valeurs) est de leur propre fait, même si les plus récalcitrants et intègres ont du s’effacer avec le temps renonçant à leurs positions au fur et à mesure qu’on leur a fait gravir des échelons ou que l’âge a adouci leurs revendications. L’incompétence, elle, est plutôt généralisée et on ne saurait réclamer à nos hommes politiques d’être meilleurs que nous, eux qui sont censés nous représenter, idéalement. Non, sincèrement, je pense qu’on a la classe politique qu’on mérite et il n’y a aucune raison qu’elle soit plus intègre alors même que chaque marocain pense d’abord à son individualité propre et fait passer son succès par-dessus l’intérêt commun.

Dans cette cacophonie, la monarchie ressort comme une valeur sûre, la seule variable restante relève de la personnalité même du souverain et dans le cas de Mohammed VI, on est loin du tyran égoïste et mégalo que certaines « républiques » voisines se tapent, et je ne regarde personne en particulier, Egypte.

Maintenant, les choses sont établies comme cela. Ceux qui veulent changer cela d’un coup de baguette magique ne se rendent pas compte de l’ancrage historique de la chose et le merdier qu’une telle entreprise hasardeuse peut causer. Le point commun de tous les marocains, c’est leur monarchie. Retirer ce maillon affaiblirait considérablement toute la chaîne, parce qu’il n’est plus aussi sûr que autre chose relie les marocains entre eux.

La monarchie a déjà prouvé qu’elle était compatible avec la démocratie, que ce soit au Royaume-Uni, la Belgique et plus récemment l’Espagne. Ne parlons même pas des pays nordiques. Dans ce cas, la monarchie s’efface et tient son rôle d’arbitre et d’unificateur. Plus la démocratie prend son assise et ses assurances et plus le rôle de cette monarchie sera recalé vers de la figuration, voire du marketing. Après on pourra arguer qu’elle devient inutilement coûteuse, mais ce n’est pas sûr qu’une Présidence à la française soit moins coûteuse relativement au budget qu’une monarchie à la Hollandaise…

Au Maroc, on ne veut même pas de cet effacement de la monarchie en faveur d’institutions plus représentatives, pour les raisons que j’ai évoquées concernant la situation de notre classe politique et notre manque de leaders. Cela n’est pas non plus étranger au rapport personnel et individuel qu’ont les marocains avec leur monarque. A posteriori, on se souvient de Hassan II surtout comme un grand stratège qui a su défendre le pays contre les intérêts étrangers et le mener à travers la période trouble et confuse de la guerre froide. Aujourd’hui, on voit Mohammed VI comme un roi réformateur et progressiste, ce qui ne déplaît pas à ceux qui ont réellement enduré le régime précédent et qui ont le recul de mesurer les progrès du royaume dans un certain de nombre de domaines économiques et politiques. La classe politique n’évoque chez le marocain que les nuisances dont elle est peut-être effectivement responsable… ou pas.

En réalité, la classe politique joue un rôle de fusible de la monarchie. Lorsque Hassan II a autorisé le multipartisme, c’était effectivement une preuve de son génie politique puisqu’en mimant donner à la classe politique un semblant de pouvoir, il lui transférait les responsabilités d’assumer les échecs cuisants économiques et sociaux que les marocains constatent.

Aujourd’hui encore, quand un projet réussi on se rend compte à juste raison que c’était un projet royal, appuyé ou même dirigé effectivement par lui. Mais lorsqu’un projet gouvernemental échoue, le plus haut que remontera le marocain pour blâmer les responsables sera au niveau du Chef du Gouvernement (Premier ministre) à qui il incombe d’endosser toute la responsabilité. La constitution ayant instauré la non-questionnabilité des choix royaux (en vertu de sa sanctification), on peut dire qu’elle officialise ce mode de fonctionnement, qui pourtant existe même en France avec un Premier ministre fait pour encaisser les coups, à la différence près que les électeurs français se prononcent au bout du quinquennat pour sanctionner la politique générale menée par le Président ainsi que les résultats obtenus.

Penser que le roi ne peut faire que des choix royaux et donc forcément justes, c’est participer à un culte de la personnalité non nécessaire qui éclipse des débats fondamentaux que l’on doit avoir dans un royaume qui, officiellement, aspire à la démocratie. Néanmoins, les marocains ne s’estiment, en majorité, pas encore digne de la démocratie et ont peur de ce qu’il pourrait en résulter. On estime qu’une erreur royale si elle devait survenir, serait toujours moins catastrophique qu’une éventuelle faute d’un magouilleur politique.

Cette vision pose plusieurs dilemmes quant à l’avenir politique du pays. On attribue à Louis XIV la fameuse citation « L’Etat, c’est moi ! », mais Louis XIV est mort et il a bien fallu que l’Etat lui survive et se développe. C’est une question de survie que le Maroc apprenne à avoir confiance en ses leaders, qu’on laisse à ceux-ci plus de place pour s’exprimer et se développer et qu’on fasse reposer le lourd fardeau de mener le bateau sur plusieurs épaules. Le poids n’en serait que réduit.

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